Des étoiles dans les yeux...

Par natuxo, 07 Novembre 2016

Les vignes étalaient leurs feuilles rouge et or, le ciel était clair, le vent sec et froid battait la terre où j’étais né il y avait encore peu de temps. En ce matin de novembre je m’étais levé de bonne heure pour le voir préparer sa matinée de chasse. Il faisait encore noir, la maison embaumait le café, la bouilloire avait été remise en place pour la journée sur le coin de la cuisinière et le bois rentré afin de pouvoir préparer le repas de midi. J’aimais me lever de bon matin et le regarder changer ses cartouches, vérifier son fusil, cette odeur particulière de graisse mélangée aux vêtements en velours côtelé qui n’avaient plus vraiment d’âge. Et puis il s’asseyait, coupait deux larges tranches de pain, remplissait son verre de ce petit vin que lui seul trouvait bon …Le gras du pot de pâté tartiné allait toujours à notre vieux chien «Vagabond», un vieux Bruno du Jura devenu aveugle qui ne se levait plus que pour ses besoins et sa tartine. Après son verre de vin, il essuyait son couteau et le repliait, avalait un café mélangé à de la Chicoré et il se levait. Tout se passait en silence, l’esprit embrumé il faisait les choses calmement comme par habitude.

 

Les chiens commençaient à s’agiter au chenil, les vieux savaient que la journée allait bientôt commencer. Puis il allait au pansage des bêtes. J’aimais le suivre dans le noir, il calmait les chiens au passage, les appelait par leurs noms. Comme un rituel nous rentrions dans la vieille bergerie pour nourrir les moutons et notre petit âne, qui nous rendait tant de services. J’aimais cette odeur au petit matin, la douce chaleur des animaux, puis les lapins, les poules, et le cochon qui vivait ses derniers mois. Je le suivais partout, juste pour être là et le voir partir, emmitouflé, des bottes un peu grandes encore à mes pieds, je savais que comme d’habitude je l’aiderais tant bien que mal à accoupler les chiens en faisant attention.

 

Il n’y avait pas de C15, pas de break, la voiture était familiale, pour suivre la chasse on lisait la chasse et on se plaçait en conséquence. Il aimait et respectait les animaux mais chacun devait avoir ça place…seul Vagabond restait à la maison, il n’en sortait que pour s’étendre au soleil et réchauffer ses vieux os, quelques fois dans son sommeil je le voyais remuer les pattes et crier un peu comme un chiot, je pensais qu’il remontait ses souvenirs comme il remontait si bien les «yèves» il n’y a pas si longtemps et puis l’âge et la cataracte aidant il n’accompagna plus la meute. Il le sorti du chenil un soir d’été avec cette longe que je connaissais trop bien et qui signait la fin…il vint vers la maison les yeux embrumés, avec juste ces quelque mots «pas lui» et il le coucha sur une couverture dans le couloir de l’entrée ou le vieux corsaire finira ses jours.

 

La vie commençait à prendre forme en cette fin de nuit d’automne, la suite serait faite par la mère et par la grand-mère…..je savais déjà que tout ces petits moments s’arrêteraient au bout du jardin quand il arriverait dans les «grands champs», je le regarderais partir jusqu'à ne plus le voir et je ferais demi tour et attendrais son retour, épuisé mais heureux. Il aurait entendu ses chiens mener le «yève» des Combusins, serait passé sur les communes limitrophes créant au passage de petites histoires, il reviendrait et me compterait la chasse, les passages de tia-tia, et le goupil trop près des maisons dont il faudrait s’occuper l’hiver venu, le Maurice qui aurait raté une belle «levrache» dans ses pieds, toute sa journée y passerait et j’écouterais, posant mille questions, je rirais avec lui, je partagerais avec lui, jusqu’au jour où je le suivrais et je vivrais ça! Il chaussa ses bottes, pris sa vieille veste, sa trompe et se dirigea vers le chenil, il appela chacun des chiens, les accoupla et se dirigea vers le fond du jardin vers les «grands champs». Je le regardais partir dans le matin naissant, la meute autour de lui, il avançait déjà dans le guéret…il s’arrêta et sans se retourner, il jeta juste trois mots par-dessus son épaule «Tu viens gamin ?»

 

Je n’entendis que ces trois mots et les entendrai toujours résonner, trois mots gravés à jamais dans ma mémoire….. Merci Papa !

 

 

Xavier THIBAULT-présenté par Benjamin ZIMMER-l'équipe NATUXO

texte_actualite